Le boudoir secret de Marie-Antoinette – un trésor vivant

Le boudoir secret de Marie-Antoinette – un trésor vivant

Dans une toute petite pièce de l’entresol du château de Fontainebleau, Marie-Antoinette avait rêvé d’un boudoir raffiné et secret, où elle pourrait se réfugier loin de l’étiquette. C’était une cachette, une cachette de reine puis d’impératrice. Ceux de Versailles ayant disparu, ce charmant joyau est le dernier exemple des turqueries royales si prisées après que Louis XV eut entrouvert aux Français les portes de l’Empire ottoman.

En 1777, Marie-Antoinette, âgée de 22 ans à peine, avait souhaité moderniser un peu les appartements arrangés avant elle pour Marie Leszczynska à Fontainebleau. Dans une toute petite pièce de l’entresol, elle avait rêvé d’un boudoir raffiné et secret, où elle pourrait se réfugier loin de l’étiquette, et goûter aux charmes de cet Orient dont l’époque s’enivrait. Les plus grands artistes s’étaient alors réunis pour exaucer son vœu. Le premier architecte, Richard Mique, avait dressé les plans et délégué les travaux à Nicolas-Marie Potain, fraîchement nommé contrôleur des Bâtiments du roi au département de Fontainebleau. Celui-ci fit appel aux meilleurs artisans: les frères Rousseau s’attelèrent aux décors peints et sculptés des lambris. Les amours, les papillons et autres évocations champêtres côtoyaient les turbans, les bustes d’eunuques, les plumes, les glaives, les croissants de lune… Le marbrier Bocciardi et le bronzier Pierre Gouthière s’unirent pour réaliser une délicate cheminée de marbre blanc rehaussée d’une frise de bronze mêlant, sur un fond de rinceaux, des étoiles ou ces épis de maïs qu’on appelait aussi blés de Turquie…

 

La reine voulait qu’à la nuit tombée, les lumières, derrière le lit à la turque, puissent se refléter dans la fenêtre d’en face. Un artisan ingénieux, Jean-Tobie Mercklein, conçut un mécanisme qui permettait à la croisée donnant sur le jardin de Diane de se dérober derrière une glace. Il suffisait à la reine de tirer sur une corde pour faire sortir la glace et d’appuyer sur un bouton pour que celle-ci rentre dans la cloison. Ce système astucieux existe toujours et vient d’être restauré grâce à l’aide de l’Insead (Institut européen d’administration des affaires).

Dans le Garde-Meuble personnel de la reine, un mobilier raffiné fut choisi pour son boudoir Turc de Fontainebleau. On en ignore le détail car le tout fut dispersé lors des ventes révolutionnaires. Il ne reste que les feux à sujet de chameaux conservés au musée du Louvre…

Dans ses Souvenirs d’un page à la cour de Louis XVI, le comte de France d’Hézecques évoque ainsi le boudoir: «J’ai pourtant conservé le souvenir d’un petit cabinet de la reine, meublé dans le goût oriental, et éclairé, le soir, par des lampes placées dans une garde-robe séparée du cabinet par une grande glace doublée d’un taffetas dont on changeait la couleur à volonté ; ce qui donnait une lumière aussi douce que le reflet en était agréable.»

En 1804, Joséphine hérita du boudoir royal, qui lui plut. Elle décida d’en faire une petite chambre. Deux ans plus tard, le boudoir reçut ses meubles, créés spécialement dans l’atelier de Jacob-Desmalter. Le clou de cet ensemble était un large lit d’alcôve en acajou. De chaque côté, un lévrier assis veillait sur le sommeil de l’impératrice. Sur la traverse, deux amours tenaient fermement les rênes d’un char antique lancé au galop et, au centre, dans un médaillon entouré de palmettes doubles, un aigle, assis sur une coupe, annonçait l’arrivée d’Hébé, l’Aurore. Des étoiles rappelaient celles des lambris. Deux bergères, un lit de repos ou chaise longue -nommée aussi à l’époque «pommier»-, un tabouret de pieds, quatre chaises gondole, un écran de cheminée et un guéridon, tout aussi ornés, complétaient la série. L’exotisme ne se ressentait plus tant dans les motifs que dans la richesse et le mélange des tissus. L’Orient mystérieux et sensuel était surtout suggéré par l’or mêlé à chacun des tissus.

Picot, brodeur de la cour impériale, fournit pour l’alcôve et la croisée des mousselines de coton parsemées de pavots, de palmettes, de couronnes de myrte et de laurier. D’autres rideaux de taffetas blanc galonnés d’or étaient serrés dans des embrasses frangées d’or attachées à des croissants de lune en bronze doré. Par-dessus, une draperie en gros de Tours lancé à motifs de vermicelles en soie ponceau et lame d’or encadré de franges d’or. Sur la croisée, les étoffes se superposaient de la même façon, répondant aux scintillements des tissus d’en face lorsque la glace était tirée. De l’or irradiait encore les broderies de la courtepointe et des traversins en satin corail. L’étoffe la plus précieuse du boudoir était peut-être le velours qui recouvrait le mobilier. «Proche des velours dits “miniatures” de la fin du XVIIIe siècle, il est orné d’un dessin à géométrie savante, réminiscence de l’expédition d’Egypte, précise Vincent Cochet, conservateur du patrimoine au château de Fontainebleau. Ce dessin est formé par le poil de soie sur un fond finement animé par le liage des lames d’or.»

Après Joséphine, Marie-Louise prit possession des petits appartements de l’entresol, dont le boudoir Turc. Elle y vint fort peu. Sous la monarchie de Juillet, le boudoir servit à loger une femme de chambre, puis il abrita la trésorière de la cassette de l’impératrice Eugénie… Depuis, ces pièces exiguës n’ont guère été utilisées.

Le mobilier est donc parvenu au XXIe siècle dans un assez bon état. L’acajou a été nettoyé, les bronzes décrassés, les vernis régénérés par les ateliers de restauration d’ébénisterie du château. L’état des tissus était plus précaire. «Nous essayons de préserver les originaux le plus possible, précise Vincent Cochet. Nous avons pu conserver les garnitures originales de la croisée et de l’alcôve. Les mousselines brodées ont été lavées au savon neutre, et les effilés d’or refixés sur chaque pièce. Les rideaux de taffetas, pourtant en lambeaux, ont été démontés et leur passementerie remontée à l’identique sur des taffetas neufs. C’est la restauratrice textile Isabelle Bédat qui s’est chargée de ce minutieux travail.»

Les conservateurs de Fontainebleau ont choisi en revanche de faire retisser la passementerie des sièges par la maison Declercq. Leur précieux velours a été lui aussi retissé à l’identique. Manquant par endroits, très usé, il n’était déjà plus décrit dans l’inventaire de 1855 comme un velours blanc, mais couleur «chamois» et ses lames d’or étaient devenues noires. Si l’ancien tissu restera pieusement conservé dans les réserves de la maison, le nouveau contribuera à restituer l’éclat oriental du boudoir.

Combien de personnes peuvent-elles aujourd’hui tisser «un velours de soie coupé simple corps blanc à un lat de lancé constitué d’une lame d’or»? On les compte sur les doigts d’une main. C’est pour son savoir-faire que la manufacture Tassinari et Chatel s’est vu confier cette opération. L’absence de métier disponible dans l’atelier au moment de la commande l’a incitée à faire appel à Agnès Alauzet. A la Maison des canuts, en plein cœur du quartier de la Croix-Rousse, cette héritière de la grande tradition des canuts lyonnais s’est lancée dans cette aventure sur un métier à bras équipé d’une mécanique Jacquard de la fin du XIXe siècle. «Sur les quelque cent mille métiers utilisés dans la région lyonnaise vers 1860, explique Philibert Varenne, qui dirige la Maison des canuts, il en reste vingt-cinq dont quatre chez nous, sans compter le dernier, un métier à la tire d’Europe, qui date du XVIe siècle.»

Agnès Alauzet a mis près de six mois pour monter son métier. Il lui a fallu remplir et monter les dizaines de bobines de fils de soie installées dans un carré de bois, le cantre. Elle a dû ensuite régler tous les poids -un par bobine! Puis s’attaquer à la chaîne de liage, à celle de fond…

Enfin, il a fallu tisser, entrer dans cette grande cage de bois qu’est le métier, passer et repasser les navettes avec les mains, pendant que les pieds jouent de la pédale à contretemps. Le corps d’Agnès danse, de droite à gauche. Créer le même effet de fond que dans le velours original est difficile. Il faut trouver le bon rythme, le bon geste, tâtonner, s’arrêter, examiner la bande de velours qui avance peu à peu, être heureuse quand on a tissé ses huit centimètres dans une journée. «Mon seul problème, explique-t-elle avec un sourire réservé, c’est mon corps qui peine parfois. Alors je fais du yoga, je fais très attention à mon alimentation.» Ce n’est pourtant ni la tendinite de son épaule ni l’arthrose qui s’attaque à ses mains qui empêcheront Agnès Alauzet de poursuivre ce métier très physique. De ses mains, de ses bras, du mouvement de ses pieds, elle crée des tissus de rêve. N’a-t-elle pas recréé il y a quelques années le tissu qui servit lorsque l’électeur de Saxe Auguste le Fort fut couronné roi de Pologne en 1697?

Créer le même effet de fond que dans le velours original est difficile. Il faut trouver le bon rythme, le bon geste, tâtonner, s’arrêter, examiner la bande de velours qui avance peu à peu, être heureuse quand on a tissé ses huit centimètres dans une journée.

Jusqu’en 2002, elle possédait son propre atelier sur les pentes de la Croix-Rousse, dans la Cour des Voraces, puis elle s’est retirée dans un village aux confins de la Haute-Loire et du Puy-de-Dôme. Mais elle était un peu isolée, et lorsque Philibert Varenne et sa femme ont obtenu la gestion de la Maison des canuts, récemment rachetée par la Ville de Lyon, Agnès Alauzet est revenue dans l’ancienne capitale des Gaules.

Grâce à Agnes Alauzet. vingt-huit mètres de velours ont été livrés au château de Fontainebleau. Ils ont retrouvé leur place parmi les habits d’or du boudoir Turc.

Vous pouvez découvrir la boudoir de Marie-Antoinette ici. Това е линк за френската версия

https://www.youtube.com/watch?v=LJnot6r7upM&t=2s

Et si la boudoir ne vous suffit pas, visitez le château de Fontainebleau!

https://www.youtube.com/watch?v=n2A3dzlB804

 

Ce texte est emprunté aux dossiers Hors-série du Figaro.